Poésie science-fictionnelle

Hypérion couv PocketHypérion appartient à cette catégorie de livres que tout amateur de SF se doit de lire un jour ou l’autre, ou à défaut de garder à l’œil. Son statut de classique semble tellement évident de nos jours qu’on peut être surpris de découvrir qu’il n’a en fait été écrit par Dan Simmons qu’en 1989, avant de paraître en français en 1991. Hypérion et ses suites (La chute d’Hypérion, Endymion et l’Eveil d’Endymion) constituent ensemble Les Cantos d’Hypérion. La récente réédition chez Pocket du premier opus de la saga m’a enfin fourni le prétexte idéal pour m’y plonger.

S’attaquer à un tel monument, quel que soit son genre, est toujours un peu intimidant. Pourtant, Hypérion se laisse aborder très facilement. En fait, pas question ici d’introduction kilométrique : le lecteur est très rapidement plongé au cœur de l’histoire, passé un court prologue chargé de poser les bases. Quelles sont-elles, d’ailleurs, ces bases ? Les voici. Dans un avenir lointain, l’humanité s’est étendue sur un tout un tas de planètes, certaines intégrée à l’Hégémonie (une espèce d’Empire), d’autres n’étant que de simples colonies. Une de ces dernières, la planète Hypérion, est très particulière. D’étranges bâtiments, Les Tombeaux du Temps, y abritent une créature aussi légendaire que meurtrière : le gritche. Vénérée par beaucoup, elle fait régulièrement l’objet d’un pèlerinage. Or les Tombeaux du Temps menacent de s’ouvrir sous peu, et le gritche s’est mis à massacrer dans des régions où il n’avait jamais mis les pieds auparavant. Pour épicer le tout, on a repéré une menaçante flotte d’Extros (des êtres humains évoluant depuis longtemps hors de l’Hégémonie) en route pour Hypérion. En gros, des événements majeurs impliquant l’ensemble de l’humanité se préparent, et ça risque de ne pas être joli-joli.

Hypérion john keats

Dan Simmons s’est grandement inspiré de la vie et de l’oeuvre du poète anglais John Keats (1795 – 1821) pour rédiger les Cantos d’Hypérion.

Ce premier opus suit les sept pèlerins envoyés vers les Tombeaux du Temps pour y rencontrer le gritche. On y trouve un poète, un soldat, un diplomate, une détective, un prêtre, un chercheur et un Templier, tous désignés par l’Eglise gritchèque pour accomplir ce pèlerinage essentiel. Si chaque pèlerin a de bonnes raisons d’avoir été choisi, il va de soi qu’un poète n’a pas le même vécu qu’une détective aguerrie. Et ça tombe bien, car ils nous racontent tous leur histoire, rendant le roman d’autant plus riche par la variété des thèmes qui y sont abordés. Chaque récit est l’occasion de découvrir une nouvelle facette du monde inventé par Dan Simmons, et ce dernier n’y a pas été de main morte. Là où des passages ont tout du space opera, d’autres font davantage penser au style policier ou naviguent vers des rivages bien plus ésotériques. Politique, poésie, philosophie, écologie, cyberpunk, fantastique : il y en a pour tous les goûts dans Hypérion.

Par certains côtés, Hypérion ressemble à une version modernisée du cycle de Fondation d’Isaac Asimov. Les enjeux y sont nombreux, les personnages complexes et il semble clair que quatre livres ne seront pas de trop pour en arriver à bout vu le nombre de questions laissées en suspens. Pour autant, si une certaine frustration peut être de mise une fois la dernière page tournée, c’est avant tout la satisfaction qui prime : celle d’être immergé dans une sacrée belle histoire qui promet encore de nombreux bons moments.

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Pertes et fracas

UW1 le fruit de la connaissance couvRetournons jeter un oeil à Universal War One et en particulier à son second tome, Le fruit de la connaissance. Rapidement, le concept de cette série SF un peu mégalo est le suivant : fin du XXIème siècle, un mur géant apparaît au-delà de Saturne et coupe le système solaire en deux. La troisième flotte de l’United Earthes Force est dépêchée sur place pour comprendre de quoi il en retourne tandis que, au milieu de tout ça, une petite escouade de soldats menacés de cour martiale, l’escadrille Purgatory, n’en fait qu’à sa tête.

Au fond, que trouve-t-on dans cet album ? Un peu de tout, ma foi. Chaque membre de l’escadrille se trouve affecté par les dramatiques événements du tome précédent, La genèse, tandis que les mystères du Mur restent fondamentalement insolubles. Le seul personnage capable d’y comprendre quelque chose semble être Kalish, le scientifique génial mais instable de la bande. Cela contraint l’amiral Von Ritchburg, commandant de la flotte, à faire appel à lui pour débloquer la situation malgré l’opposition de l’ensemble des scientifiques du bord. Pour le reste, nous avons à faire à un épisode globalement épique UW1 le fruit de la connaissance 4impliquant du combat spatial qui fait piou piou, des coups de gueule bien sentis (car c’est la guerre, voyez-vous) et de la bagarre à mains nues qui fait bim boum. Quant à l’histoire, elle file à cent à l’heure. Le personnage de Mario y est d’ailleurs particulièrement émouvant, même si l’album nous en révèle également davantage sur Amina, qui en avait déjà sacrément bavé précédemment. Cela dit, chaque acteur est désormais connu et il est désormais inutile pour Bajram de faire les présentations. De toute façon, le plus badass reste l’amiral, partagé entre ses rôles de papa inquiet et de chef militaire.

Au-delà de tout ça, une question : comment prendre le recul nécessaire par rapport à cette série quand une bonne partie de mon éducation à la SF s’est précisément faite avec elle ? Il est assez évident que la série, et donc cet album, possède des défauts. Outre le dessin qui a tendance à avoir le cul entre deux chaises, le cas des personnages mériterait d’être débattu. En effet, l’escadrille Purgatory est à la fois le principal point fort du cycle et un de ses points faibles, étant donné que ses membres sont finalement réduits à une ou deux caractéristiques qui les définissent presque complètement. Pour autant, l’histoire se tient (jusqu’ici, en tout cas) et envoie globalement du bois. Chicaner parce que la psychologie des personnages manque un peu de profondeur reviendrait donc à regretter le manque de vocabulaire de R2D2. Malgré tout, difficile de faire abstraction du fait que j’ai découvert UW1 vers quinze ans.

Pour conclure, on peut avancer sans trop prendre de risque que Le fruit de la connaissance s’y prend très bien pour clôturer la première partie d’Universal War One. Tout le monde en prend plein la face, le lecteur y compris, alors qu’on nage en plein rêve de physicien fou. Enfin, il ouvre de réelles perspectives quant à la suite du cycle, et non des moindres. D’ailleurs, s’y repencher permet éventuellement de mesurer ce qui manque tristement au second album d’Universal War Two, sorti cette année.

UW1 le fruit de la connaissance 2

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Apocalypse, second verset

NoctivoresÇa n’a pas traîné. Grandement séduit par Chromozone, premier épisode de la trilogie SF du même nom écrite par Stéphane Beauverger, je me suis rapidement procuré sa suite : Les noctivores. Chromozone prenait place dans un monde en reconstruction. Touchée par un puissant virus informatique, la société telle qu’on l’a connaît s’était effondrée avant de se reconstruire péniblement sur des bases plus… locales. Le lecteur, lui, débarquait alors qu’une grave montée de violence commençait à toucher les restes de la ville de Marseille.

Les noctivores débute plusieurs années après les événements du roman précédent. A Lourdes, plus précisément. On y fait la connaissance de Cendre, un petit garçon vénéré par les habitants de la ville qui le considèrent comme l’envoyé de Dieu. Son talent ? Lorsque la ville est menacée, il est capable d’en tuer en une seule fois tous les assaillants. Un jour, les Maîtres de la ville décident de l’expédier vers une destination inconnue, sous haute protection. Voyager en ces temps troublés n’est pas chose facile, et la traversée de la France est l’occasion pour le lecteur de retrouver quelques têtes connues. De fait, Cendre n’est pas passé inaperçu auprès des puissances de la région.

Comparé à son prédécesseur, ce second épisode diffère quelque peu dans sa construction. La narration, au lieu d’opérer des allers-retours réguliers d’un lieu à l’autre, nous fait suivre les personnages de façon plus linéaire. Le livre est par ailleurs divisé en trois parties, chacune dédiée à un personnage en particulier. J’aimerais à présent, si vous le permettez bien sûr, opérer une petite comparaison. Quelques passages de Chromozone évoquaient en effet un type particulier de jeu vidéo : le FPS. Des personnages s’y retrouvaient en effet à errer seuls dans les couloirs déserts d’une usine à l’abandon, tout en se faisant canarder. Ici, certaines scènes évoquent également l’univers vidéoludique mais rappellent davantage les jeux de stratégie en temps réel. On imagine très bien les forces en présence manœuvrant leurs pions pour remporter la mise. Comme l’indique sa page LinkedIn, Stéphane Beauverger a travaillé pour Blizzard et Ubisoft : que ses livres évoquent les jeux-vidéo n’est probablement pas entièrement dû au hasard. Tout ça pour dire, en fait, qu’on s’y croirait.

Noctivores Iron Storm

Stéphane Beauverger a notamment travaillé en 2001 sur le scénario du FPS uchronique Iron Storm.

La montée en puissance de l’histoire est tout à fait maîtrisée, très bien rythmée et offre des moments au moins aussi épiques que dans Chromozone. De plus, les événements se déroulent suffisamment longtemps après ceux de ce dernier pour éviter toute redite, et le lecteur a donc l’occasion de découvrir un univers une nouvelle fois changé, stabilisé mais toujours très fragile. Du coup, c’est aussi l’occasion d’y aborder de nouveaux thèmes et s’aventurer un peu plus loin dans la science-fiction proprement dite. Bref, Les noctivores est une suite tout à fait réussie.

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Le temps de se réveiller

Universal War Two terre promise couvIl y a un an sortait Le temps du désert, premier album d’Universal War Two (UW2), suite directe d’Universal War One (UW1) qui, en matière de science-fiction en BD, fait figure de série culte. En septembre 2014, la guerre universelle a repris dans nos librairies avec l’arrivée d’un nouvel album : La terre promise. En bon acharné que je suis, et malgré mes craintes faisant suite au premier épisode susmentionné, je me suis évidemment jeté dessus.

Dès le premier coup d’œil, on est en terrain connu : la couverture claque et les premières pages en imposent par leur dessin. Y’a pas à dire, Bajram se donne, il a envie qu’on en prenne plein les yeux. Avant d’aller plus loin, revenons toutefois aux fondamentaux. Le temps du désert laissait les dirigeants de Canaan avec un problème considérable sur les bras : grosso modo, l’arrivée dans le système solaire de mystérieux triangles aussi abstraits qu’hostiles envers ce dernier. Dans cette suite, ça ne s’arrange pas et les descendants de Kalish sont mis face à des choix cruciaux. L’humanité, qu’ils sont censés protéger, est en grave danger, et il se pourrait bien qu’ils soient eux aussi visés.

Universal War Two terre promise 3Présenté ainsi, ça peut faire envie. Pourtant, ça ne marche pas tout à fait. Le plus gros problème de cet album, c’est que certains passages tiennent davantage de la morale à deux balles que de la science-fiction qui se respecte. La subtilité semble avoir sérieusement manqué à Bajram pendant qu’il rédigeait ses dialogues, et la narration en est franchement alourdie. Les dessins, quant à eux, restent dans la continuité de l’album précédent : des paysages plus beaux et brillants que jamais, des personnages fades et lisses. Tout cela est cependant cohérent avec le récit : c’est beau, ça brille, mais rien ne dit que ça va le rester. D’ailleurs c’est à espérer, car jusqu’à présent tant l’histoire que les images semblent manquer de la crasse, de l’humanité et de l’urgence qui faisaient le sel d’UW1.

Globalement, cet album manque de souffle. Ce n’est pas qu’il ne s’y passe rien, c’est qu’il remue trop peu le lecteur. Les enjeux y sont énormes mais on a déjà vu bien pire précédemment, et raconté avec davantage d’intensité. Si, comme moi, on estime que la réussite d’UW1 reposait davantage sur l’escadrille Purgatory que sur les voyages dans le temps, UW2 manque jusqu’à présent d’un élément essentiel pour faire honneur à son aînée : des personnages. Ici, ces derniers (en nombre réduit) sont tout au plus prometteurs et le restent, au lieu d’évoluer. Alors que le tiers de cette série en six tomes est déjà achevé, il serait peut-être temps d’en finir avec l’introduction.

Reconnaissons à Bajram qu’il semble savoir où il va, et que les albums suivants apporteront peut-être ce qui manque à ce second album. D’ailleurs, ce n’est probablement pas un hasard si les dernières pages ravivent l’espoir d’assister enfin au décollage de la série. Il n’empêche, pris indépendamment, et même s’il conserve un certain caractère propre à la série, La terre promise est une déception. Bonne nouvelle : la probabilité d’une bonne surprise au prochain album s’en voit automatiquement augmentée.

Universal War Two terre promise 8

(Oui, on fait avec les moyens du bord)
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L’enfer, les étoiles

La guerre eternelleEt si on parlait d’un vieux classique ? Du genre à avoir gagné trois prix (Hugo, Nebula et Locus) au milieu des années 70 ? Allez, je vous présente Joe Haldeman, vétéran du Vietnam et écrivain de science-fiction (entre autres). Son classique s’appelle La guerre éternelle, et ça donne déjà une idée de l’ambiance.

J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est que nous sommes en 1997 et qu’il est maintenant possible de franchir d’immenses distances à travers l’espace en peu de temps, grâce à une technologie compliquée qu’il est inutile de décrire ici.  La mauvaise nouvelle, c’est que la Terre est en guerre. Contre qui ? Contre les Taurans, une race extraterrestre que personne n’a jamais aperçue mais jugée coupable d’avoir détruit quelques vaisseaux terriens partis vadrouiller dans la constellation du Taureau.

Engagé dans « l’Armée d’exploration des Nations unies » comme une bonne partie des « élites » de la planète, le soldat Mandella, un jeune et brillant physicien, raconte patiemment et avec moult détails son difficile quotidien de conscrit face à un ennemi inconnu. Pour ne rien arranger, un paramètre supplémentaire entre en jeu : la relativité. En parcourant de telles distances en un rien de temps, quelques semaines sur le « front » deviennent des années voire des décennies du point de vue de la Terre. D’où une guerre longue, très très longue, dans laquelle chaque camp est incapable d’anticiper l’avancée technologique de l’autre. Quant au retour éventuel des soldats à la vie civile, il risque également de poser un problème de taille.

Passées les premières pages assez arides, l’histoire accroche rapidement le lecteur. Cette efficacité est en grande partie dû au ton adopté : Mandella n’a pas envie d’être là, il n’est pas convaincu que cela serve à quoi que ce soit mais n’a pas spécialement envie de mourir non plus. Du coup, il tient le coup et prend de la bouteille sans pour autant perdre de son cynisme vis-à-vis d’une armée qui change en surface mais reste la même sur le fond. Il arrive par contre que le livre accuse le poids des ans lorsqu’il s’aventure sur le terrain de l’anticipation sociale, mais ces passages ont le bon goût de ne pas prendre plus de place que nécessaire pour laisser place à l’essentiel, à savoir les considérations sur la carrière militaire du soldat Mandella. Paradoxalement, avec ses 282 pages dans sa traduction française, le livre est même plutôt court.

La guerre éternelle est donc un pur produit de son époque, qui fête ses quarante ans cette année mais n’a pas perdu grand-chose de sa pertinence. La guerre y est décrite dans sa plus grande cruauté (en treillis ou en scaphandre, ça ne change finalement pas grand chose), et l’expérience de Joe Haldeman dans l’armée américaine n’y est évidemment pas étrangère. On devine également qu’il n’y a pas particulièrement passé un bon moment. En tout cas, je signe pour que chaque vétéran règle ses comptes avec l’armée de cette façon.

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Sblaf

Pilules bleues couvCe sont des choses qui arrivent. On se lance dans une œuvre quelconque pour une raison qui l’est tout autant … et on se prend une droite dans la gueule sans prévenir. Là, j’ai encore mal de celle que m’a envoyée Pilules Bleues. J’aurais probablement dû m’y attendre de la part de Frederik Peeters (dont j’ai déjà parlé par ici) mais ça reste toujours une surprise.

Pilules Bleues est une histoire autobiographique. Frederik Peeters y raconte sa relation avec Cati, sa compagne. En fait, je ne savais rien de cet album, pourtant sorti il y a treize ans et accompagné d’une excellente réputation, avant de l’entamer. Et j’en suis très content. Partant du principe que le facteur surprise peut jouer un rôle positif, je n’en dirai donc pas plus que Pilules bleues 5nécessaire : il suffit de toute façon de se renseigner deux minutes pour découvrir autour de quoi tourne l’album (sans pour autant s’y réduire). Lecteur éventuel, je te laisse le choix.

Dois-je plutôt insister sur le dessin ? Tout en noir et blanc, il est terriblement humain. J’entends par là que les personnages vivent littéralement sous nos yeux. Je pourrais me noyer dans les grands yeux expressifs et fatigués de Cati. Après, il y a la justesse du propos qui, on le devine, n’a pas été conçu en une journée mais plutôt en quelques années de vécu, de réflexion et d’échanges. Pilules Bleues est une histoire douce, très intime et raisonnée à la fois, qui évite avec brio de tomber dans le pathos facile.

La vraie baffe, on se la prend en fait une fois la dernière page tournée, quand on réalise à quel point ce qu’on a lu était bon. Donc voilà : achetez-le, empruntez-le, volez-le, je m’en fous, on ne tombe pas si souvent sur une BD de 190 pages lues d’une traite mais qui, par contre, ne s’oublient pas de sitôt.

Pilules bleues 4

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Quand Norton nous abandonne

chromozoneEn 2009, Stéphane Beauverger sortait un roman captivant, original et étonnamment construit : Le Déchronologue, une petite perle de l’imaginaire francophone à conseiller à tout le monde. Pourtant, ce n’est pas là une raison de négliger les précédents livres du bonhomme. Son premier roman, Chromozone, est sorti en 2005 et constitue le premier épisode de la trilogie du même nom.

L’histoire commence une quinzaine d’année après qu’un virus informatique aussi rapide que dévastateur (le fameux Chromozone) ait anéanti tout moyen de communication évolué et jeté aux oubliettes toutes les institutions qui allaient avec. Après une période de joyeux chaos, le monde s’est réorganisé autour de communautés pas plus grandes que des villes, fondée tantôt sur une identité forte tantôt sur la religion, qui assurent la protection de leurs habitants tout en se livrant à des guérillas incessantes. Au dessus de tout ça, de puissantes entreprises, sortes de vestiges des multinationales de notre temps, tentent de contourner le virus en concevant des technologies originales qu’elles vendent aux pouvoirs locaux, en s’assurant des profits conséquents. Bref, un monde charmant que le lecteur découvre via des personnages qui se débattent comme ils peuvent, à Marseille, en Bretagne ou encore à Berlin, alors que nouveaux bouleversements dramatiques s’annoncent.

Pendant que John McAffee s'amuse au Bélize, le monde sombre dans le chaos.

Pendant que John McAfee s’amuse au Bélize, le monde sombre dans le chaos.

Il n’est donc pas question de zombies ni de robots tueurs ici, mais d’un monde à peine reconstruit, composé de fragiles sociétés violentes et repliées sur elles-mêmes. Contrairement à un livre comme Ravages (de Barjavel), Chromozone débute des années après un cataclysme initial dont on ne sait finalement que peu de choses ; le propos n’est d’ailleurs pas là. L’auteur s’attaque plutôt directement aux dérives de ce nouvel univers dans lequel la bêtise n’a pas fini de faire des dégâts. Globalement linéaire, le roman ne s’embarrasse pas de constructions complexes mais réserve tout de même une ou deux surprises au lecteur qui, trimballé d’une ville à l’autre, n’est pourtant jamais perdu. Quant aux personnages principaux, ils ont ce petit quelque chose qui les rend attachants. Ni héros ni salauds, ils se débrouillent comme ils peuvent avec leurs obsessions, qualités et faiblesses.

Individuellement, Chromozone est donc un roman très sympathique qui ne demande qu’à être complété par ses deux suites (Les Noctivores et La Cité nymphale). Comme toute histoire SF qui se respecte, celle-ci interroge les tendances de notre monde actuel (allant de la dépendance aux technologies jusqu’aux replis identitaires) et tente d’y répondre en le retournant dans tous les sens. On pourrait débattre sur la crédibilité d’un tel scénario, mais l’essentiel est justement là : faire fonctionner notre cerveau. « Il n’y a plus de place en ce monde pour la bêtise », répète d’ailleurs sans arrêt un des personnages du livre. Sur ce, je vais mettre à jour mon antivirus.

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Tranches de SF

Persistance de la visionIl n’y a pas que les romans dans la vie, il y a aussi les recueils de nouvelles. Persistance de la vision est composé de neuf nouvelles de science-fiction écrites par John Varley entre 1975 et 1978, désormais publiées chez Folio SF.

Par ailleurs, au moins six d’entre elles semblent appartenir à l’univers de space opera que l’on retrouve dans un autre roman de Varley : Le Canal Ophite (et ses deux suites). Ce dernier prend place dans un futur lointain où les êtres humains ont déserté la Terre et colonisé le système solaire. Dans cet avenir, les êtres humains ont par exemple développé la possibilité de « sauvegarder » leur personnalité à un instant X pour, en cas de décès, faire cultiver un clone qui renaîtra avec le corps et les souvenirs enregistrés. C’est ainsi que dans Le fantôme du Kansas, une artiste se réveille et apprend qu’elle est en fait le troisième clone d’elle-même. Ses trois précédentes incarnations ayant été sauvagement assassinées, il s’agit pour elle de comprendre ce qu’on lui veut, avec le désavantage que son agresseur l’a déjà tuée trois fois et la connaît donc très bien. Un peu différemment, dans Trou de mémoire un homme est coincé dans un univers virtuel suite à la perte de son corps. La société responsable de cette disparition promet de le lui restituer intact mais, en attendant, il tire profit de cet emprisonnement pour faire le point sur sa vie.

Persistance de la vision overdrawn Trou de mémoire a été adapté en 1983 sous forme de téléfilm. Le résultat fut, semble-t-il, catastrophique.

Ma nouvelle préférée n’appartient pas, a priori, à cet univers. Il s’agit de Dans le palais des rois martiens. Particulièrement bien ficelée, elle relate une expédition sur Mars qui tourne mal suite à une explosion. Condamnés à rester sur places, les survivants découvrent qu’une nature étrange se réveille autour de leurs modules. En seulement 70 pages, John Varley arrive à y caser une réflexion sur la nature de la vie elle-même et, plus prosaïquement, sur la survie en milieu dangereux. Dans un autre style, Les yeux de la nuit (récompensée par un pris Hugo, un prix Nebula et un prix Locus, excusez du peu) est une des plus longues nouvelles du recueil et peut-être la plus étrange. Censée de dérouler dans un avenir très proche, cette espèce d’utopie relate la création d’une communauté de sourds et aveugles décidés à concevoir une société adaptée à leurs besoins physique et moraux, en développant notamment un langage basé sur le toucher. Ni sourd ni aveugle, le narrateur tente néanmoins de s’y intégrer. Très originale, cette nouvelle semble aussi très marquée par les idéaux des sixties (d’où certains passages un peu surannés).

Si toutes les nouvelles, et j’en passe quelques unes, ne sont pas aussi marquantes, toutes valent un minimum le détour pour le ton adopté par John Varley, souvent légèrement ironique. L’auteur ne se prend pas totalement au sérieux, on frôle parfois la parodie (notamment dans Raid aérien) et cela confère un sel certain à ses histoires. Au final, il dispose d’au moins une bonne idée pour chaque nouvelle (Dansez, chantez, tourne notamment entièrement autour de la musique) et en tire à chaque fois une histoire au pire sympathique, au mieux très agréable, qu’elle se déroule dans un univers de space opera ou dans un avenir proche. Du coup, Persistance de la vision est un très bon pourvoyeur de science-fiction, à la saveur parfois rétro mais jamais complètement dépassée, qui ne doit pas nécessairement être lu d’une traite pour être apprécié.

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Spirou et les maladies expérimentales

Virus spirouIl y a trente ans exactement, la série Spirou et Fantasio amorce un virage crucial de son existence. Après trois albums décriés signés Nic et Cauvin, ce sont deux nouveaux auteurs encore peu connus, Tome et Janry, qui reprennent le flambeau avec Virus. L’expérience rencontre un certain succès car ils sortiront jusqu’en 1998 quatorze albums consacrés aux deux reporters et créeront même la série dérivée Le Petit Spirou.

Mais de quel genre de virus s’agit-il ? Du genre qu’on rencontre aux alentours d’un bateau en quarantaine, tel un Fantasio à la recherche du scoop tombant par hasard sur un personnage verdâtre à moitié mourant. Surprise ! Cette épave humaine, c’est John Héléna dit La Murène, truand notoire qui croisa naguère le fer avec Spirou et Fantasio. Peu menaçant, il affirme s’être échappé du bateau, et surtout être porteur d’une maladie contagieuse contractée dans une base en Antarctique suite à un grave accident. Appelé à la rescousse, Spirou conduit tout ce beau monde à Champignac où le comte, jamais à court d’idées, affirme avoir la possibilité de sauver les malades à condition d’organiser une expédition sur place. Voilà comment Spirou, Fantasio et leur ancien ennemi se retrouvent au pôle sud, non sans faire escale dans une base russe. Evidemment, tout cela serait serait trop facile si un mystérieux groupe armé n’avait pas intérêt à faire capoter la mission de sauvetage.

virus spirou 2

Dès les premières pages, le ton est donné. En effet, on est directement mis en présence d’une potentielle épidémie au beau milieu d’un port investi par l’armée, puis d’une base polaire isolée : une situation potentiellement pesante que les facéties de Fantasio et les commentaires de Spip viennent efficacement désamorcer (avec la participation d’un phoque enthousiaste). L’album marque aussi le retour de personnages secondaires que les malheureux Nic et Cauvin n’avaient pu utiliser : l’indispensable comte de Champignac, dont le rôle est ici majeur (au cas où cette couverture, probablement dessinée sous acide, ne vous en aurait pas convaincu), et une Murène bien moins mordante que précédemment.

En fait, tout ce qui fera le succès des albums de Tome et Janry est présent dans Virus : le dessin à la fois coloré, classique et expressif, l’humour qui peut surgir tant d’un coin de case que d’un dialogue, des personnages convaincants, une trame dense qui exploite chaque page à son maximum, et bien sûr des thèmes qui collent à l’époque (en 1984, le monde découvre à peine l’épidémie de sida) tout en conservant la naïveté propre à la série. Plus qu’un simple démarrage pour de nouveaux auteurs, ce trente-troisième album est surtout une vraie réussite et un nouveau départ pour la série… même si le meilleur est encore à venir.

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Casse-tête post-apocalyptique

anamnèse de lady starAnamnèse de Lady Star, en plus d’avoir un titre compliqué, est un roman français de science-fiction sorti en 2013 et écrit par un couple d’auteurs : Laure et Laurent Kloetzer. Les présentations faites, passons au vif du sujet, lequel s’avère plutôt trouble.

Ce livre nous projette au milieu d’une enquête étalée sur plus de cinquante ans dans un avenir plus ou moins proche, où il s’agit de revenir sur le plus grand attentat auquel l’humanité ait jamais fait face. Réalisé à l’aide d’une bombe d’un genre nouveau (et, pour le coup, vraiment inventif), il a annihilé les trois quarts de l’Humanité et en a réduit une bonne partie à l’état de légumes. En fait, des zombies qui ne disent pas leur nom et néanmoins tout aussi contagieux. Un univers post-apocalyptique et chaotique de plus ? Pas vraiment, en fait. Les survivants ont organisé l’avenir à l’intérieur d’enclaves surprotégées tandis que les coupables encore vivants ont été jugés puis condamnés. Tous ? Peut-être pas. De l’avis de certains, il resterait quelqu’un qui, du coup, serait la dernière personne en possession du moyen d’achever l’Humanité. Elle aurait revêtu de multiples identités et demeure introuvable, faisant de sa traque un travail de longue haleine pour ses poursuivants.

Bonne nouvelle : Anamnèse de Lady Star explore de nouveaux terrains en matière de science-fiction. Il s’attaque à des thématiques très contemporaines et innove également lorsqu’il aborde des sujets plus communs. Par contre, le lecteur doit se préparer à avancer dans un flou ambiant lié à la forme choisie pour raconter cette histoire : des différents textes séparés chronologiquement de plusieurs années et dont le narrateur est parfois difficile à déterminer. La nature même du personnage recherché, une entité multiforme capable de manipuler les esprits, brouille encore davantage les cartes. C’est tout juste si une ligne du temps nous a été accordée en début de livre. De ce fait, le lecteur est presque inévitablement amené à se perdre dans les méandres du récit. Toutefois, les auteurs finissent toujours par céder les moyens de comprendre de quoi il en retourne, comme un quidam lâcherait un morceau de viande à un animal affamé après avoir longuement joué avec.

Si l’histoire et la construction du livre sont ardues mais convaincantes, les personnages s’avèrent par contre trop hermétiques pour susciter la moindre empathie, ce qui est plutôt dommage vu l’originalité de l’univers proposé. Anamnèse de Lady Star est en fait un livre froid et très exigeant avec ses lecteurs, qui repose davantage sur la richesse de son univers que sur ses dialogues. On ne rit pas beaucoup dans ce livre, pas plus que l’on ne s’émeut, mais en contrepartie les thématiques sont traitées avec une réelle intelligence. Je ne suis par contre pas tout à fait convaincu que cela suffise à en faire un indispensable de la science-fiction, même francophone.

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