A perdre la raison

La lecture d’un seul roman peut parfois suffire à conférer à un auteur un crédit illimité, lequel se traduit par l’achat de n’importe quel de ses bouquins les yeux fermés. A propos de Christopher Priest, c’est ma lecture ébahie du Monde inverti qui m’a poussé à acheter Le glamour sans trop d’inquiétude. A priori, peu de lien entre les deux ouvrages. Nous sommes ici au Royaume-Uni, souvent à Londres, à suivre les pérégrinations de Richard Grey. Richard est caméraman, ou plutôt l’était jusqu’à ce qu’un attentat l’envoie fissa en clinique avec une amnésie partielle et la nécessité de réapprendre à marcher. Un jour débarque Susan Kewley. Cette dernière prétend avoir bien connu Richard peu de temps avant son accident, en plein pendant son vilain trou de mémoire. Probablement existe-t-il un lien entre les deux phénomènes et cela pousse Richard à se mettre en quête de sa mémoire manquante.

A vrai dire, j’ai bien failli être très déçu par ce roman. Il est divisé en six parties assez distinctes. Jusqu’à la fin de la troisième, l’histoire est très classique et finissait même par m’ennuyer jusqu’à ce qu’apparaissent les premières bizarreries. En effet, des petites touches de fantastique émergent doucement avant de prendre une importance croissante et paumer complètement le lecteur. L’élément capital ici est le concept d’invisibilité tel que le conçoit Christopher Priest : l’individu invisible ne l’est que parce que les autres ne le remarquent pas. Un verre se fracasse sur le carrelage ? Sûrement la faute du chat, pas de ce maladroit que je ne connais pas et qui se balade à poil dans ma cuisine. D’ailleurs, il n’y a personne dans la cuisine.  Comme je ne perçois pas la présence de l’intrus (ou que je refuse de l’accepter), je donne aux événements une réalité fausse mais cohérente qui me convient très bien.

Or il se trouve que Susan prétend avoir la capacité de se rendre invisible aux yeux du commun des mortels. Mieux, elle prétend que Richard en est capable aussi. Du reste, l’équation est compliquée par la sourde présence de Niall, amant invisible et possessif de Susan. Nous suivons donc alternativement les deux personnages principaux et il apparaît vite clair que leurs récits sont contradictoires sur de nombreux points. En fait, Priest prend évidemment un exemple extrême avec cette histoire de personnes invisibles, mais il touche très juste en général. Nous percevons tous notre environnement différemment. Nous le reconstruisons en permanence pour lui donner une cohérence et nous éliminons ce qui ne correspond pas à notre façon de voir les choses. C’est tout à fait normal, sans ça on deviendrait dingues.

Plutôt qu’une simple histoire d’amnésie, Le glamour est plutôt une histoire de perception de la réalité, sur laquelle on peut également greffer une thématique sociale (pas besoin d’être invisible pour être transparent aux yeux du monde) et, très clairement, psychologique. Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas vraiment certain d’avoir compris où Priest voulait en venir exactement, une seconde lecture ne serait probablement pas du luxe tant les contradictions se multiplient. Toujours est-il qu’il s’agit d’un roman plus profond que ses premières pages peuvent laisser paraître. Il en devient même de plus en plus perturbant jusqu’à ce que le lecteur ne sache plus très bien ce qu’il est censé prendre pour argent comptant. C’est subtilement joué.

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