Punks will reborn

C’est par hasard que je suis tombé sur Outrage et Rébellion. D’ailleurs c’est un peu normal : il n’est sorti en poche que cette année (la version brochée datant de 2009). Du coup, je me suis jeté dessus sans hésiter car Catherine Dufour est de ces auteurs à qui je fais confiance. Deux de ses bouquins ont suffi à m’emballer : Le goût de l’immortalité, roman SF aux multiples récompenses (voyez donc ici pour plus de détail) et L’accroissement mathématique du plaisir, un recueil de nouvelles bourré de bonnes choses. Non, je n’ai pas encore lu le reste (ses parodies de fantasy par exemple) car je prends mon temps, voyez-vous. Outrage et Rébellion se déroule dans le même univers que Le goût de l’immortalité : on y retrouve donc un avenir dystopique (je ne le souhaiterais en tout cas pas à mes descendants) dans lequel the place to be pour l’humanité amochée semble être la Mandchourie, et plus précisément Shanghai.

Outrage et Rébellion est un gros bouquin, de 500 pages environ, et il s’y passe plein de trucs. Pas question que je dévoile quoi que ce soit de son intrigue, j’ai pris trop de pied à la découvrir pour gâcher ce plaisir à qui que ce soit, mais en décrire les bases n’engage à rien. Tout part d’une pension’ (avec une apostrophe, c’est comme ça) où sont reclus tout un tas d’ados priés de rester en bonne santé et de s’enrichir l’esprit jusqu’à ce que leurs parents les réclament. L’ensemble est baigné dans une joyeuse ambiance de tradition et de compétition et si la majorité des pensionnaires jouent le jeu, d’autres s’emmerdent copieusement et se demandent un peu à quoi tout ça rime. C’est là qu’arrive l’idée du siècle : jouer de la musique ouvertement provocatrice, si possible très fort, que ça plaise ou non au public. Il s’agit là d’un concept que n’importe qui ayant un peu entendu parler des Sex Pistols devrait piger : désespoir latent, cheveux gras, hurlements rauques, public médusé, drogues dures, subversion… De là naît un mouvement particulier, quelque chose de différent dans la morosité de cette pension’ coupée du monde. Rien de joli : c’est crade et la majorité des sympathisants sont défoncés en permanence, mais un petit quelque chose est lancé, centré autour d’un type nommé marquis (sans majuscule, c’est comme ça), qui n’a pas fini de faire parler de lui.

Inutile d’en dire plus, même si j’en ai bien envie. Passons plutôt à la forme. On devine rapidement qu’on a sous les yeux une espèce de documentaire historique, la reconstruction a posteriori d’une époque restée dans la mémoire collective. Bref, ce n’est pas un seul narrateur qui nous raconte cette histoire, mais plusieurs dizaines. Chaque protagoniste survivant apporte sa pierre à l’édifice et fait appel à ses souvenirs. Cette façon de présenter les choses rend le tout très dynamique, d’autant que chacun d’entre eux possède sa propre façon de parler (en général des plus fleurie). Du coup, on finit assez vite par les reconnaître à leurs tics de langage, à leurs expressions, mais aussi à leurs opinions sur les autres et sur les événements. Un personnage peut très bien nous être présenté comme héroïque à une page et comme un tas de merde à la suivante. Question de point de vue.

J’avais été frappé par l’ambiance dramatique et violente du Goût de l’immortalité. Ici, on se rend compte assez rapidement que de l’eau a coulé sous les ponts depuis les événements du premier opus (dont Outrage et Rébellion est une sorte de suite) mais qu’on ne baigne pas pour autant dans l’optimisme débridé*. En fait, l’ambiance est grosso modo toujours aussi glauque mais une différence de taille réside entre les deux bouquins. Là où le Goût de l’immortalité est narré par une très vieille dame à qui la vie n’a pas fait de cadeau, Outrage et Rébellion est raconté par une palette haute en couleur d’anciens paumés, junkies, musicos et déchets humains un peu étonnés d’être toujours en vie. Du coup, ça donne une tonalité vachement détachée à des événements pourtant tout aussi déroutants que dans Le goût de l’immortalité. En fait, j’avais aussi dénoté un certain détachement dans ce dernier, mais de nature plutôt sinistre, alors qu’ici il serait davantage rigolard, parfois revanchard, nostalgique, délirant ou carrément vulgaire.

Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un roman résolument punk. Catherine Dufour a pris les ingrédients des divers mouvements musicaux nés « en réaction à » (le punk donc, bien sûr, mais pas seulement) et les a expédiés dans trois siècles à Shanghai, parmi des ados désœuvrés d’une planète moisie. Les éléments SF du bouquin ne sont pas non plus négligeables et s’intègrent à merveille à l’ensemble. L’un ne va d’ailleurs pas sans l’autre : il s’agit tout simplement de SF Punk. Quant aux acteurs de ce punk du futur, la question est finalement de savoir si Catherine Dufour a réservé à leur œuvre un meilleur avenir qu’à celui de leurs illustres ancêtres. En d’autres termes, ce mouvement finira-t-il digéré par le système, purgé de toute valeur contestataire, ou bien ira-t-il jusqu’au bout de son ambition ? Tout ce que je peux dire là-dessus, c’est que le résultat est des plus efficaces et franchement jouissif.

* Débridé… chinois… non ? Bon.
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