Punks will reborn

C’est par hasard que je suis tombé sur Outrage et Rébellion. D’ailleurs c’est un peu normal : il n’est sorti en poche que cette année (la version brochée datant de 2009). Du coup, je me suis jeté dessus sans hésiter car Catherine Dufour est de ces auteurs à qui je fais confiance. Deux de ses bouquins ont suffi à m’emballer : Le goût de l’immortalité, roman SF aux multiples récompenses (voyez donc ici pour plus de détail) et L’accroissement mathématique du plaisir, un recueil de nouvelles bourré de bonnes choses. Non, je n’ai pas encore lu le reste (ses parodies de fantasy par exemple) car je prends mon temps, voyez-vous. Outrage et Rébellion se déroule dans le même univers que Le goût de l’immortalité : on y retrouve donc un avenir dystopique (je ne le souhaiterais en tout cas pas à mes descendants) dans lequel the place to be pour l’humanité amochée semble être la Mandchourie, et plus précisément Shanghai.

Outrage et Rébellion est un gros bouquin, de 500 pages environ, et il s’y passe plein de trucs. Pas question que je dévoile quoi que ce soit de son intrigue, j’ai pris trop de pied à la découvrir pour gâcher ce plaisir à qui que ce soit, mais en décrire les bases n’engage à rien. Tout part d’une pension’ (avec une apostrophe, c’est comme ça) où sont reclus tout un tas d’ados priés de rester en bonne santé et de s’enrichir l’esprit jusqu’à ce que leurs parents les réclament. L’ensemble est baigné dans une joyeuse ambiance de tradition et de compétition et si la majorité des pensionnaires jouent le jeu, d’autres s’emmerdent copieusement et se demandent un peu à quoi tout ça rime. C’est là qu’arrive l’idée du siècle : jouer de la musique ouvertement provocatrice, si possible très fort, que ça plaise ou non au public. Il s’agit là d’un concept que n’importe qui ayant un peu entendu parler des Sex Pistols devrait piger : désespoir latent, cheveux gras, hurlements rauques, public médusé, drogues dures, subversion… De là naît un mouvement particulier, quelque chose de différent dans la morosité de cette pension’ coupée du monde. Rien de joli : c’est crade et la majorité des sympathisants sont défoncés en permanence, mais un petit quelque chose est lancé, centré autour d’un type nommé marquis (sans majuscule, c’est comme ça), qui n’a pas fini de faire parler de lui.

Inutile d’en dire plus, même si j’en ai bien envie. Passons plutôt à la forme. On devine rapidement qu’on a sous les yeux une espèce de documentaire historique, la reconstruction a posteriori d’une époque restée dans la mémoire collective. Bref, ce n’est pas un seul narrateur qui nous raconte cette histoire, mais plusieurs dizaines. Chaque protagoniste survivant apporte sa pierre à l’édifice et fait appel à ses souvenirs. Cette façon de présenter les choses rend le tout très dynamique, d’autant que chacun d’entre eux possède sa propre façon de parler (en général des plus fleurie). Du coup, on finit assez vite par les reconnaître à leurs tics de langage, à leurs expressions, mais aussi à leurs opinions sur les autres et sur les événements. Un personnage peut très bien nous être présenté comme héroïque à une page et comme un tas de merde à la suivante. Question de point de vue.

J’avais été frappé par l’ambiance dramatique et violente du Goût de l’immortalité. Ici, on se rend compte assez rapidement que de l’eau a coulé sous les ponts depuis les événements du premier opus (dont Outrage et Rébellion est une sorte de suite) mais qu’on ne baigne pas pour autant dans l’optimisme débridé*. En fait, l’ambiance est grosso modo toujours aussi glauque mais une différence de taille réside entre les deux bouquins. Là où le Goût de l’immortalité est narré par une très vieille dame à qui la vie n’a pas fait de cadeau, Outrage et Rébellion est raconté par une palette haute en couleur d’anciens paumés, junkies, musicos et déchets humains un peu étonnés d’être toujours en vie. Du coup, ça donne une tonalité vachement détachée à des événements pourtant tout aussi déroutants que dans Le goût de l’immortalité. En fait, j’avais aussi dénoté un certain détachement dans ce dernier, mais de nature plutôt sinistre, alors qu’ici il serait davantage rigolard, parfois revanchard, nostalgique, délirant ou carrément vulgaire.

Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un roman résolument punk. Catherine Dufour a pris les ingrédients des divers mouvements musicaux nés « en réaction à » (le punk donc, bien sûr, mais pas seulement) et les a expédiés dans trois siècles à Shanghai, parmi des ados désœuvrés d’une planète moisie. Les éléments SF du bouquin ne sont pas non plus négligeables et s’intègrent à merveille à l’ensemble. L’un ne va d’ailleurs pas sans l’autre : il s’agit tout simplement de SF Punk. Quant aux acteurs de ce punk du futur, la question est finalement de savoir si Catherine Dufour a réservé à leur œuvre un meilleur avenir qu’à celui de leurs illustres ancêtres. En d’autres termes, ce mouvement finira-t-il digéré par le système, purgé de toute valeur contestataire, ou bien ira-t-il jusqu’au bout de son ambition ? Tout ce que je peux dire là-dessus, c’est que le résultat est des plus efficaces et franchement jouissif.

* Débridé… chinois… non ? Bon.
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Les Experts : Cardiff

J’ai un gros problème : je m’attache trop aux univers qui me font rêver. Il y a plusieurs années, quand je terminais un tome d’Harry Potter et qu’il s’agissait d’attendre la sortie du suivant, c’était insoutenable, et je finissais par me jeter la bave aux lèvres sur le nouvel arrivage en anglais dès le jour de sa sortie. Jamais l’apprentissage d’une langue ne fut un tel plaisir. Plus récemment, quand il s’est agi d’attendre PLUSIEURS MOIS la prochaine saison de Doctor Who, je me suis retrouvé tout tremblant. Alors, malgré ma méfiance, je me suis finalement jeté sur Torchwood. Presque par dépit en fait, parce-que Doctor Who sans le Docteur, ça me faisait autant rêver qu’un steak frites végétarien.

Torchwood, au moment où j’écris ceci, c’est quatre saisons, comme les pizzas. Les deux premières sont comparables à une série policière classique sur laquelle on aurait greffé des aliens : basés à Cardiff, des agents aux talents divers et dirigés par un chef charismatique résolvent diverses enquêtes et bottent le cul aux méchants. Et font plein de trucs d’adultes que la bienséance empêche de montrer dans Doctor Who (des gens qui baisent ? gosh ! de l’homosexualité ?! Doux Jésus !). Ces deux premières saisons ne manquent pas d’intérêt même s’il me paraît difficile de les apprécier sans aimer Doctor Who au préalable ni rêver comme un gosse devant un peu de SF, voire même sans s’accrocher un peu à la première saison finalement assez poussive.

Et puis, allez savoir pourquoi, la série a reçu plein de thunes. Mais vraiment, c’est comme si son budget avait explosé soudainement. Paradoxalement, la saison 3 ne fait que cinq épisodes mais apparaît comme beaucoup plus dense et intéressante que les deux premières réunies, tout en répandant un sentiment de malaise diffus. Il ne s’agit plus alors d’épisodes épars vaguement liés par un arc narratif, mais d’une série continue dont l’intrigue a réellement son importance. Pareil pour la quatrième saison, cette fois étendue sur dix épisodes et peut-être encore plus malsaine que la troisième. Sans rien révéler, je dirais que le plus intéressant dans ces deux saisons est peut-être leur focalisation sur le comportement des gens de pouvoir confrontés à une situation exceptionnelle et hors de leur portée.

Evidemment, on n’échappe pas aux clichés, et Torchwood reste une série de divertissement SF sans plus de prétention. Cela dit, ses deux dernières saisons sont particulièrement bien réalisées et haletantes : bref, elles valent le détour. Le plus difficile, finalement, reste d’éviter de se demander ce que peut bien foutre le Docteur alors que son humanité chérie est confrontée à de tels challenges. Feignasse, va.

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Système D(irk)

Adapter Dirk Gently en série, a priori, c’est à la fois une idée de génie et un suicide collectif (à moins de s’y prendre seul). Franchement, le premier bouquin, pour ne parler que de lui, est à ce point tarabiscoté qu’on peut douter de la simple possibilité de le porter sur un écran sans le transformer en colossal échec. Toutefois, avant toute chose, laissons la parole à Howard Overman, scénariste du pilote de la série : « Je ne vais même pas essayer d’adapter le livre : vous ne pouvez pas adapter cette histoire. Particulièrement pas avec un budget BBC Four. [...] Si nous l’avions fait, les fans se seraient senti abandonnés parce-que vous ne pouvez jamais représenter ce monde sur un écran aussi bien que dans l’imagination des gens » (pour la source : c’est ici).

Le parti pris est clair, argumenté, et je dirais même judicieux. L’adaptation prend donc la forme d’une minisérie comme on en voit assez souvent ces temps derniers : après un pilote sorti en 2010, les trois épisodes classiques ont été diffusés en mars 2012 et mettent en scène Dirk Gently, détective bordélique et sans le sou mais néanmoins persuadé du bien fondé de ses théories. Notre détective holistique croit en effet à l’interconnexion fondamentale de toute chose, ce qui revient à ne surtout pas suivre une quelconque logique si par chance quelqu’un fait appel à ses services. Le pilote de 2010 raconte les circonstances des retrouvailles de Dirk avec un ancien condisciple vaguement paumé, Richard MacDuff, qui deviendra son Dr Watson à lui, et les épisodes suivant les mettent dans des situations plutôt insensées. A noter que c’est encore le pilote qui va le plus loin en mêlant disparition de chat et voyage dans le temps.

Voilà donc un duo qui résout des enquêtes dans un esprit british : difficile de ne pas faire la comparaison avec Sherlock, dont les aventures sévissent sur BBC One. Pourtant, si Sherlock et Dirk Gently ont tous deux la particularité d’être des détectives très difficiles à vivre, la ressemblance s’arrête là. L’un est exceptionnellement doué mais insupportable, l’autre a simplement un comportement qui dépasse l’entendement. A noter que le choix de l’acteur, Stephen Mangan, est un coup dans le mille car ce dernier incarne parfaitement cette espèce de cinglé chanceux. Les amoureux des livres diront que, dans ces derniers, Dirk est beaucoup plus ambigu que ce qu’on en voit à l’écran : c’est vrai. Tant pis.

Le résultat est réjouissant. Je trouve que le mot correspond bien : cette série donne le sourire, on se demande toujours quelle idée va trouver Dirk Gently pour tourner en bourrique son raisonnable assistant/partenaire, tandis que les histoires semblent tourner en roue libre. Le tout est en plus accompagné d’une bande originale des plus enthousiasmantes. Avec le potentiel offert par Douglas Adams, on peut pourtant difficilement s’empêcher de se dire que ça aurait pu être encore mieux, mais le simple fait que ça n’ait pas tourné à la catastrophe totale, mais plutôt à la catastrophe organisée, fait vachement plaisir.

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Challenge accepted

Un personnage de mon entourage, à la fois ami, ancien colocataire et félidé de compagnie (ne rayer aucune mention) m’a offert pour mon anniversaire un de ses ouvrages préférés : Fictions, de Jorge Luis Borges. Enchanté par cette initiative, je m’y plongeai presque immédiatement mais je ne soupçonnai pas encore le piège tendu par ce faquin : en effet, ce dernier n’avait pas manqué d’exploiter au préalable ma tendance à donner mon avis en exigeant une critique de l’ouvrage une fois celui-ci terminé. Car c’est peu de dire que Fictions n’est pas n’importe quel recueil de nouvelles. Paradoxalement, j’ai l’impression d’en être sorti grandi mais je me sens tout petit dès qu’il s’agit d’en parler. Considérons que je relève le défi, mais avec beaucoup de prudence.

En fait, ce recueil m’a d’abord surpris, puis dérouté, intrigué, et enfin passionné. Fictions est divisé en deux parties : la première salve est peut-être plus ardue que la seconde (qui n’en est pas moins passionnante) : on y trouve davantage de réflexions sur lesquelles on pourrait disserter longtemps. Tirons-en un simple exemple, prenons La bibliothèque de Babel. Dans cette nouvelle, le monde est une bibliothèque. Est-elle finie ? Infinie ? La majorité des livres qu’elle contient n’a aucun sens, sauf quelques bribes, et certains sont devenus fous à rechercher celui qui résumerait tous les autres. Cette nouvelle ne fait que dix pages, et pourtant : quel contenu !

On peut difficilement classifier l’ensemble, mais je ne m’attendais certainement pas à y trouver des touches de fantastique, utilisées comme support à diverses réflexions pour mon plus grand bonheur, et il est nécessaire de s’habituer à voir se côtoyer références réelles et créées de toutes pièces. Fictions comprend d’ailleurs quelques critiques littéraires de romans inexistants. A ce titre, une nouvelle en particulier m’a beaucoup amusé, après m’avoir complètement dérouté : Pierre Ménard, auteur du Quichotte. L’exercice auquel s’y livre Borges est particulièrement bien pensé et m’a rappelé certains canulars.

Chaque nouvelle mériterait un petit mot, mais inutile d’en rajouter. Je me contenterai donc de le relire à l’occasion, sans oublier de remercier l’érudit félidé hispanophile de mon entourage pour avoir mis dans mes mains ce petit livre et avoir ainsi contribué à m’ouvrir des horizons.

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Sherlock n’a qu’à bien se tenir

Dans l’univers de l’humour britannique absurde, un auteur que j’affectionne tout particulièrement nous a quittés trop tôt, au début de la décennie précédente : Douglas Adams. Principalement connu pour son travail sur H2G2 : Le Guide du Voyageur Galactique (déclinée en série radiophonique, série télé, livres, au théâtre mais aussi en film), on en oublierait presque ses autres œuvres, parmi lesquelles la série Dirk Gently, détective holistique. Narrant les histoires d’un détective aux méthodes très personnelles, on la retrouve aussi à la radio, en livres, au théâtre et même depuis peu à la télévision, merci à la BBC.

Mais c’est ici du premier des livres dont je veux parler, le bien nommé Un cheval dans la salle de bain. Ne nous attardons pas sur son titre, ce n’est pas l’élément le plus absurde du bouquin : il serait même plutôt logique. Contrairement aux apparences, le personnage principal ici n’est pas vraiment Dirk Gently, mais un certain Richard MacDuff qui, un peu comme Arthur Dent dans H2G2, n’a rien demandé à personne mais se voit confronté à une accumulation d’événements qui dépassent son entendement (tels que la présence d’un canapé coincé dans son escalier ou la mort inopinée de son patron). C’est là que survient Dirk, un de ses anciens camarades de classe au passé trouble, qui prétend pouvoir régler ses problèmes en se basant sur l’interconnexion fondamentale de toutes choses. En gros, ça consiste à vouloir régler une affaire de meurtre en s’intéressant au comportement du roi George III (1738 – 1820) plutôt qu’à des empreintes de doigts.

Normalement, c’est le moment où n’importe qui se demanderait comment il est possible de ne pas partir dans tous les sens avec une telle base de travail. La réponse est simple : ce n’est ni possible ni souhaitable. On en voit de toutes les couleurs et le tout baigne dans une douce ambiance de folie générale, que l’on est bien obligé d’admettre pour garder un minimum de raison. Mais ce que j’ai trouvé encore plus fort, c’est que ça n’empêche pas l’histoire d’être finalement tout à fait cohérente. J’ai dit cohérente, pas plausible : absolument tout peut arriver, mais Douglas Adams réussira toujours à y trouver une explication quelconque. Si je n’ai jamais vraiment ri aux éclats, je n’en ai pas moins passé un excellent moment car l’écriture d’Adams (même traduite en français) a quelque chose d’unique, tout comme les nombreuses analogies improbables dont il avait le secret.

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Cauchemar insulaire

Un classique en appelant un autre, je ne pouvais que m’intéresser à la fameuse île du docteur Moreau après avoir voyagé dans le temps en compagnie de Wells. Il est ici question d’un quidam malchanceux, le narrateur de cette histoire qui, suite au naufrage de son bateau, est sauvé in extremis par un individu peu amène accompagnés d’étranges personnages, tous en route vers une île où les attend le non moins bizarre docteur Moreau.

L’île en question serait tout à fait respectable si le narrateur n’avait pas vite l’impression, rapidement suivie de certitude, que d’atroces expériences impliquant des animaux y sont livrées par ses sauveteurs. Si on ajoute à la recette une bande de sauvages patibulaires et serviles, on comprend vite que le récit n’aura, en matière de malsain, rien à envier aux Morlocks de la Machine à remonter le temps. Notre narrateur multiplie donc les découvertes traumatisantes en notre compagnie et parcourt ce monde absurde peuplé de créatures vaguement humaines, essayant de comprendre le pourquoi des agissements des deux individus à qui il doit la vie (quoiqu’il n’en soit plus si certain).

Il s’agit clairement moins d’un rêve que d’un cauchemar mais c’est tellement bien raconté qu’on s’y laisse entraîner sans le moindre souci. Quant aux thèmes abordés, ils sont délicats et traitent principalement de la frontière entre l’humanité et l’animalité, mais aussi de l’éthique en matière de recherche scientifique. Facile à lire, incontestablement, mais pas vain non plus. Evidemment, prétendre grossièrement le contraire s’agissant d’un livre qui a survécu à plus d’un siècle de lecture par des lecteurs de tous âges et aux vécus si différents serait particulièrement stupide, mais ça ne coûte rien de le répéter.

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Méditations sur l’avenir profond

La machine à explorer le temps est, en matière de SF, ce qu’on peut appeler « un bon vieux classique ». En effet, H.G. Wells est communément considéré comme un des pères fondateurs du genre et cette histoire de voyage dans le temps constitue son tout premier roman. Je l’ai lu pour la première fois alors que je me délectais encore des magazines Okapi et Images Doc, autant dire que ça remonte, et j’en conservais encore des images assez nettes (j’avais été très impressionné) jusqu’à ce que je me décide à rafraîchir tout ça. L’idée de base du roman est simple : un scientifique enthousiaste a trouvé le moyen de voyager dans le temps au moyen d’une machine*, qu’il compte utiliser pour explorer le futur. Un soir, des amis réunis chez lui le voient passer la porte, fourbu et affamé. Après avoir englouti son repas et malgré le scepticisme bien compréhensible de ses convives, il leur raconte son périple.

Wells ne fait pas dans la dentelle : au lieu d’envoyer son explorateur dans un ou deux siècles (à partir de la fin du XIXème), il le propulse directement dans plusieurs centaines de milliers d’années, histoire d’être certain que ses arrières petits enfants ne viendront pas gâcher sa retraite en lui mettant sous le nez d’inévitables incohérences. Le bond est vertigineux et laisse donc place à l’imagination. L’explorateur débarque dans un monde a priori pacifique peuplé de petits bonshommes qu’il devine être les descendants de ses contemporains, sauf qu’ils n’ont rien d’autre à faire que de jouer, manger, et avoir peur du noir. Ca, ce sont ses premières impressions, desquelles il tirera des conclusions sur lesquelles il sera vite obligé de revenir. Ce qui est clair, c’est que la société future que nous dépeint Wells, citoyen britannique, a beau être étrange, elle trouve ses racines dans le monde qu’il connaissait et pour lequel il ne semblait pas vouer un amour profond. Suffisamment de choses ont déjà été écrites à ce sujet, mais il est assez net que Wells se sert de l’avenir qu’il imagine pour critiquer le présent qu’il perçoit (en fait, Orwell ne fait pas vraiment autre chose dans 1984, si je ne devais prendre que cet exemple). En somme, difficile d’ignorer la dimension politique du récit, clairement porté sur la condamnation de l’exploitation des travailleurs.

Enfin, ce roman pourrait être aussi imaginatif que possible, il n’aurait pas la même force s’il n’était pas bien raconté. Or, en ce qui me concerne, j’ai dévoré d’une traite les 166 pages de la traduction française. De plus, la clarté avec laquelle les descriptions se sont imposées dans mon esprit n’a pas manqué de me frapper. Evidemment, la relative simplicité de l’univers décrit y contribue, mais certains tableaux sont vraiment gravés dans ma mémoire. En conclusion, m’est avis que les générations successives n’ont pas fini de dévorer cette histoire : ce doit être ça, la vraie manière d’explorer le temps.

* L’abus d’une certaine série a empêché mon imagination malade de la concevoir autrement que sous forme de TARDIS.

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Dancing on a cornflake

Il pleut. Écoutons de la musique pour oublier.

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« If you don’t like rap, you don’t like today »

Il était d’abord venu à Bruxelles en mai 2011 : pas de bol, je buvais des bières à Prague. Il devait revenir le 22 décembre : Vincent Van Quickenborne en a décidé autrement. « Belgium is ON STRIKE » s’est exclamé @chillygonzales sur Twitter, justifiant ainsi le report de son concert au 22 janvier, à savoir deux jours après la fin de mes examens : la date parfaite. Chilly Gonzales, chanteur, rappeur, pianiste de génie et producteur résolument éclectique, se définit en plus comme un « entertainer » : son public doit en avoir pour son argent (ce qui, comme il le dirait lui-même, lui en rapporte d’autant plus). Du coup, c’est peu de dire que je me faisais une haute idée de la qualité de ses concerts. Confirmant mes dires, le concert prévu dans l’Orangerie du Botanique était déjà complet depuis plusieurs mois.

En vraie groupie, je me suis assis tout devant, au centre, pour ne pas manquer une miette de ce « Piano Talk Show » : comprenez Gonzales et son piano, accompagnés de son considérable talent. Cela dit, c’est un peu réducteur : sont aussi intervenus un iPad et des membres du public plus ou moins volontaires, bombardés membres du groupe par le Maître de la soirée, vêtu d’un peignoir et de magnifiques pantoufles vertes. Gonzales veut « démystifier la musique », et ça me plaît : ses victimes sont donc invitées à faire des choses simples, mais pas question de se planter car « le public est là pour te juger, ne viens pas ruiner mon spectacle ». Enfoiré. Cela dit, c’est aussi pour ça qu’on l’aime. Car le monsieur est drôle, ce qu’il raconte est au moins aussi important que ses morceaux, et quand il envoie « Beans » a cappella juste après nous avoir parlé de son rapport à l’argent, l’enchaînement est d’un naturel désarmant. Par ailleurs, aucun des morceaux supposés déjà connus (de mémoire et dans le désordre : Knight Moves, You Snooze You Lose, Take Me To Broadway, Rap Race, Beans, Never Stop et un ou deux morceaux de Solo Piano) n’est vraiment proche de ce qu’il est sur album car Gonzales joue avec en permanence, n’hésitant pas à s’interrompre pour discuter un peu avec le public. J’imagine que les morceaux que je ne connaissais pas, composés exclusivement de piano, sont tirés d’un second Solo Piano à venir, et inutile de dire qu’ils présagent le meilleur.

Lorsque Chilly Gonzales a quitté la scène, je n’ai pas tout de suite compris : déjà fini ? Une heure et demie de concert, ce n’est à vrai dire pas extrêmement long, mais là c’est comme si ça avait duré cinq petites minutes, car je n’ai pas décroché une seule seconde. Il nous a glissé qu’il revenait en Bruxelles en mai (non sans s’être demandé pourquoi il revenait si souvent dans la région) : je l’y attends de pied ferme.

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Éthylisme galactique

J’ai ouvert une aventure de Valérian et Laureline pour la première fois il y a quelques mois, et le fait est que ça m’a plu. Le hasard a voulu que le premier tome de « Valérian vu par… » sorte quelques temps plus tard et, à la vue du nom de l’auteur, je n’ai pas pu m’empêcher de voir ce que ça donnait.

René n’a pas la forme. Ses poèmes sur l’immensité de l’espace intergalactique n’intéressent que lui et, à la rigueur, son co-pilier de comptoir qui se contente de l’écouter poliment. Déçu d’avoir manqué son destin, René se réfugie dans le pinard et la déprime… jusqu’au jour où l’inimaginable lui est révélé : René n’est pas vraiment un prolo alcoolique et moche, non : en fait, il n’est autre que Valérian, agent spatio-temporel au service de l’empire galactique, dont les actes héroïques ont fait date. Seul hic : il a perdu la mémoire et changé de corps. René-Valérian décolle donc pour l’espace, y rejoint sa chère Laureline, et se met en quête de son ancienne identité.

S’imaginer Valérian métamorphosé en rustre moustachu à l’humour gras n’est pas forcément évident, même en n’ayant, comme moi, qu’une connaissance limitée de la série de Christin et Mézières. Cependant, c’est ici Manu Larcenet qui se charge d’apporter sa vision toute particulière de cette dernière, et ce monsieur a beaucoup de talent. Contrairement à ce qu’une première impression pourrait laisser paraître, « L’armure du Jakolass » n’est pas une caricature grotesque, les codes de la série sont tout au plus détournés au sein d’une réelle histoire à base de génocide global et de bestioles géantes de l’espace. C’est plutôt bien joué : les fans de la série n’ont pas vraiment de raison d’être outrés, et les lecteurs peu familiers n’en ont pas plus de se sentir largués. Mieux, en ce qui me concerne, ça m’a donné envie de partir à la découverte de ce vieux classique de la BD de science-fiction.

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